De : xxx@labeille.net Objet : [ctf_telecom:1674] Histoire d’une grève Date : 25 juillet 2009 12:41:45 HAEC À : ctf_telecom@googlegroups.com Répondre à : ctf_telecom@googlegroups.com
Ce qui suit n’est que ma vision et j’espère que d’autres prendront aussi la plume pour exposer la leur, parce que la période que nous avons vécue fût une expérience inoubliable qui mérite d’être contée ou commentée. En fait, j’espère que Christian va bien vouloir nous livrer sa propre vision de la grève.
Avant d’aller plus loin, j’estime devoir situer mon engagement dans cette histoire, parce que les propos qu’on tient se mesurent mieux quand on les rapproche des actes.
Bien qu’étant de ceux dont le poste était menacé, je n’ai rallié le mouvement que le 22 juin à Versailles et répondu négativement au sondage ctf_telecom sur la grève, en expliquant que les revendications n’étaient pas dans l’énoncé, m’opposant à une grève sans préparation. J’ai néanmoins fait la grève du 7 au 21 juillet et participé au groupe de travail "communication / revendications" principalement avant la grève. Je ne suis ni syndiqué ni affilié à une quelconque organisation militante.
1. La mobilisation
La mobilisation pour la grève a été lente, voire tardive. Juste après le 14 janvier 2009, jour de l’annonce de la faillite, il s’est constitué un mouvement outre Atlantique : "I believe in Nortel". Ce mouvement, bien vite soutenu par la propagande interne Nortel, s’est rapidement éteint de lui-même. Il s’en est suivi une longue apathie de 6 mois qui, la suite l’a prouvé, était aussi une gestation. Cette propension à la résignation, était bien sûr nourrie par la direction qui brandissait le spectre de la faillite totale et imminente. Le CE de son coté menait une bataille de résistance limitée mais réelle qui a probablement géné les plans de la direction. Néanmoins, le refus d’accepter une situation inique a finalement triomphé quand le plan de licenciement s’est dévoilé dans son ampleur et que le PSE s’est amorcé. Le déclic est venu de Christian Berenbach qui a été l’initiateur et l’organisateur de cette mobilisation. Tout le conditionnement de l’entreprise qui pèse comme une chape de plomb sur chacun d’entre nous (qui ne se souvient des discussions à demi-mot ou chacun épie son voisin, craignant même de prononcer le mot tabou d’action ?) a fini par céder, verrou après verrou, pour conduire à cette improbable réalité : une grève chez Nortel !
On pourrait faire un catalogue des raisons qui ont été avancées pour ne pas faire grève mais en définitive elles se ramènent à quelques thèmes :
la crainte personnelle (retenue sur salaire, le regard du voisin, l’espoir de conserver son poste ...),
une idéologie (grève = syndicats = communisme = fin du monde)
le fatalisme ou la crainte d’un fiasco (c’est trop tard, division Syndicats/CE, nous sommes désarmés ...)
le souçi des autres (grève = sabordage total pour 700 au lieu de 500)
Jusqu’au bout cette dernière crainte est restée, et c’est elle qui explique pour l’essentiel la fin de la grève, tandis que les autres raisons ont plus ou moins volé en éclats dans l’action, par la dynamique de la mobilisation et des premiers résultats.
La mobilisation est une dynamique : partie d’un sondage avec 10% du personnel NNSA en faveur d’une grève (soit théoriquement 68 personnes), elle s’est transformée en 110 signatures à l’appel de la grève le 6 juillet 2009. Le lendemain, par la vertu de l’exemple et du dialogue instauré par les barrages filtrants, nous étions 220. A la fin de la grève nous étions plus de 300 en pleine période d’été. En 2 semaines 440 grévistes ont été comptabilisés.
Les raisons de se mobiliser sont devenues plus fortes dans l’action. Le sentiment d’avoir été abandonnés, trahis, manipulés ; l’indignation devant le mensonge, la cupidité, l’injustice ont beaucoup compté ainsi qu’un profond besoin personnel de se reconstruire après avoir été minés, affaiblis moralement, pendant des mois. L’aspect matériel (l’obtention d’une prime) était présent mais au second plan, tant nous étions persuadés ne rien pouvoir obtenir au début. Au fond la motivation psychologique a toujours prévalu sur l’espoir d’une prime qui était perçue aussi comme la matérialisation d’une victoire morale ; c’est une autre explication de la sortie de grève et c’est aussi la réfutation de la thèse d’une grève égoïste. L’afflux de témoignages sur la fierté des grévistes en dit plus long que je ne saurais le dire.
2. L’organisation de la grève
Il a fallu organiser les groupes de travaux, le piquet de grève avec tout ce que cela sous entend comme logistique, mettre en place la communication interne (ctf_telecom, les tracts....), la communication avec les médias et les politiques, les actions extérieures à Versailles, à la Défense et sur la RD 36, les relations avec les autorités, avec le CE, les négociateurs, les AG, les émargements ... j’en oublie certainement ! Ce fût pour moi, comme beaucoup d’autres, une période d’activité très intense et réellement motivante.
Il y a beaucoup à dire à ce sujet, mais je ne m’étendrai pas trop pour le moment d’autant que Christian s’exprimera peut-être sur ce point... A coup sûr nous étions désorganisés mais nous l’avons fait quand même, au point de nous étonner nous même !
3. La conduite de la grève
Je n’ai jamais fait mystère de mon opposition à la stratégie de grève "intelligente". Je pense que nous aurions dû chercher à mobiliser davantage, y compris NNF, paralyser encore plus la machine. Une fois ce stade atteint, mener ensuite des actions extérieures en particulier chez nos ex-collègues qui sont maintenant chez Alcatel face à un plan de licenciement ; en bref menacer d’exporter la grève. Comme je l’ai écrit, la grève est notre arme et la communication médiatique est son serviteur. Notre stratégie médiatique a d’ailleurs trouvé ses limites car après le coup des bonbonnes de gaz que pouvait-on faire de plus ? Je ne suis pas convaincu que les bonbonnes nous aient plus aidés que la grève qui produisait ses effets dès le premier jour, malgré son ampleur limitée.
Je n’ai jamais douté du talent ni de la détermination de nos négociateurs, mais je pense qu’ils se sont piégés eux mêmes en acceptant de traiter sur le terrain de l’adversaire. Je pense qu’ils se sont usés à croire que la négociation était un moyen d’obtenir les indemnités, à attendre en définitive le bon plaisir de la partie adverse à siéger à une table de négociation, finissant par confondre le but et les moyens.
Dans la conduite de notre grève, la grande absente a été la collégialité. Des décisions ont été prises dans une transparence douteuse comme pour les bonbonnes. Le détail des tractations non communiqué au nom d’un devoir de réserve malvenu à mon goût. J’aurais aimé entendre les avis de ceux qui, ayant participé aux négociations, n’étaient pas favorables au protocole d’accord qui a pourtant été présenté en AG comme s’il faisait l’unanimité.
Tout cela fait que NNF a été oublié, que NNSA n’ait pas obtenu mieux, car en effet nous ne pouvions pas obtenir davantage de cette manière. Chacun l’a compris quand les négociateurs ont clairement dit que la grève était finie pour eux. De fait, il était alors raisonnable d’arrêter la grève. J’en étais moi même persuadé, mais j’ai quand même voté non pour marquer ma désapprobation. Un vote sans risque car si, contre toute attente, une majorité s’était décidée à poursuivre la grève, je suis sûr que nous aurions trouvé les ressources pour la mener.
Pour terminer je voudrais parler du légalisme, car on a justifié la grève "intelligente" par son coté légal, ce qui au passage est inexact (bonbonnes, RD36, ...). Il ne faudrait pas oublier que le droit de grève a été acquis de haute lutte dans l’illégalité par nos parents ou grand-parents, ce qui devrait nous faire réfléchir sur la profondeur de notre propre engagement. Ce qu’on oublie également c’est que le judiciaire devient accommodant quand il y a des considérations politiques. Nos négociateurs l’ont eux-mêmes souligné, expliquant que le protocole lui même était peu ou prou illégal mais justifiable par une sortie de conflit.
4. Les acquis de la grève
Au plan moral cette grève a été bénéfique à tous : la fiérté, la découverte de la solidarité (on sait tous que l’union fait la force mais le vivre est bien différent), la découverte des autres, les enseignements sur la dynamique des groupes et le rôle des médias... Sur un plan matériel l’avenir dira si nous avons été bernés, mais il a été quand même acquis une prime et notre salaire de juillet. Rien que cela est une victoire.
Mesdames, Messieurs Vous avez réussi à faire la Une de l’actualité en annonçant votre « intention » de faire « sauter » votre entreprise.
Etrange pays que le nôtre !
Pour avoir droit à un premier regard, il vous a fallu recourir à du sensationnel, à de la « radicalité ». Deux ministres ont alors daigné vous rencontrer ! Depuis vous avez pris ensemble une décision difficile par rapport à un accord proposé par la direction. Difficile car elle ne garantit pas la reprise même partielle de certaines activités. Difficile et insatisfaisante car beaucoup d’entre vous seront confrontés dans quelques mois à « un marché du travail » exsangue.
Oui, Etrange pays que le nôtre !
Depuis Juin, les médias et les politiques connaissaient votre situation. Vous avez multiplié les actions. De longues semaines durant, vous avez tenté de dénoncer le scandale social, financier et industriel de cette mise en faillite délibérée, voire frauduleuse.
Mais en pleine crise, dans un moment où l’enjeu de préserver l’emploi industriel est décisif pour l’avenir du pays et des salariés, cela n’a pas suffit à retenir l’attention. Maintenant qu’un accord prétend avoir tout réglé, il y a fort à parier que les médias iront ailleurs chercher le sensationnel qu’ils véhiculent systématiquement au détriment des débats de fond.
Votre expérience est révélatrice des enjeux posés aux citoyens et aux salariés.
Dans quel pays vivrons-nous demain si au nom de la crise, on affaiblit plus encore son potentiel humain et industriel ?
Comme la CGT, vous mesurez depuis longtemps que saborder un outil industriel n’est pas la solution, que l’augmentation des primes de licenciements n’est qu’un pis aller et que le vrai défi est de défendre l’emploi et le développement industriel et économique.
Nortel c’est, comme tant d’autres entreprises, une histoire, une histoire humaine, industrielle et technologique.
Qu’attend la justice pour diligenter une enquête sur d’éventuelles malversations financières ?
Où sont les dirigeants de Matra, d’Alcatel qui ont une responsabilité à votre égard, un intérêt commun au développement d’une industrie française et européenne des télécommunications ?
Que font vos clients, la SNCF, Bouygues, France Télecom qui se développent grâce à vos technologies et vos services ?
Que font les pouvoirs publics et le Medef pour assurer à notre pays une maîtrise de ses télécommunications dont on connaît le rôle décisif pour l’efficacité économique ?
Que fait le gouvernement pour sauver une entreprise qui peut jouer un rôle moteur dans l’innovation technologique ? Qu’attend-il pour créer des coopérations utiles entre la recherche publique et votre entreprise ? Qu’attend-il pour mettre à une même table les grands acteurs français des technologies de l’information et des télécommunications pour sauver vos emplois et savoir-faire ?
Avec votre collectif, vos syndicats CFTC et CGC vous menez une lutte courageuse.
Vous avez dû prendre une décision difficile. Cela doit-il clore votre lutte ? La CGT vous apporte tout son soutien et se met à votre disposition pour élargir la solidarité autour de votre lutte et la prolonger si vous en juger le besoin afin de continuer à donner plus d’écho à la nécessité de tout faire pour sauver votre entreprise, vos emplois.
Désormais, l’objectif ne pourrait-il pas consister à sauver un maximum de vos activités, de gagner leurs reprises par des repreneurs crédibles industriellement ?
L’objectif ne peut-il être de participer avec les salariés d’Alcatel, Bull, Freescale, de ST microelectronics, (confrontés comme vous à des suppressions d’emplois et d’activités), en lien avec les acteurs de la recherche française, à faire grandir l’exigence d’une reconstruction d’une filière française et européenne dans les domaines des composants, des télécommunications, de l’électronique et de l’informatique ?
Nous mettons à votre disposition notre potentiel militant et notre expérience des luttes pour une telle défense de l’emploi et de l’industrie.
Chez Molex, les salariés sont dans une situation similaire à la vôtre. Ils ont pour l’instant réussi à retarder l’échéance du dépôt de bilan. Des chercheurs les aident à élaborer des propositions industrielles. Ils sont en relation avec les syndicats de leurs donneurs d’ordre afin que ceux-ci prennent leur part dans la sauvegarde de l’emploi.
A la SBFM, cette stratégie s’est révélée gagnante. L’entreprise vient d’être reprise par Renault.
L’unité syndicale et la capacité de travailler à des convergences syndicales avec des clients ou des fournisseurs, avec les populations et salariés des bassins d’emploi, sont des éléments décisifs pour que de telles luttes se gagnent.
Si vous le souhaitez, à titre individuel ou collectif, n’hésitez pas à nous contacter :
La CGT des ingénieurs, cadres et techniciens de la métallurgie : ufict@ftm-cgt.fr